Lorient est un port qui fait trois métiers : la défense, la pêche et la course au large. Chacun a sa culture documentaire, et toutes les trois partagent la même faiblesse — une connaissance technique très pointue, détenue par peu de personnes, et consignée de manière inégale.
Dans la course au large en particulier, le savoir se transmet par compagnonnage plus que par écrit. Ce qui existe à l'écrit — rapports de casse, relevés de mesure, comptes rendus de campagne — est rarement exploité au-delà du projet qui l'a produit.
Un spécialiste lorientais des structures composites, quarante-cinq salariés, travaille pour des écuries de course au large et pour l'industrie. Chaque casse survenue en mer donne lieu à une expertise : analyse de la rupture, hypothèses sur les causes, préconisations de renfort.
Ces expertises constituent le vrai capital de l'entreprise. Une décennie d'analyses de rupture sur des structures soumises à des efforts extrêmes, c'est une base de connaissances que peu d'acteurs possèdent. Elle est stockée dans un répertoire, classée par bateau et par année.
Quand un ingénieur conçoit une nouvelle pièce, il ne consulte pas ces rapports. Non par négligence, mais parce qu'il faudrait savoir lequel ouvrir — et qu'il y en a plusieurs centaines. Il s'appuie donc sur sa propre expérience, c'est-à-dire sur les cinq ou six dossiers qu'il a traités personnellement.
Avec un assistant IA sur ce fonds, la question devient possible : « Avons-nous déjà observé des ruptures en cisaillement sur des raidisseurs de ce type, et quelles préconisations avions-nous formulées ? ». L'assistant retrouve les rapports pertinents indépendamment du nom du bateau, cite les passages et leurs sources.
L'entreprise cesse de raisonner à l'échelle d'un ingénieur pour raisonner à l'échelle de son histoire. Sur un métier d'expertise, c'est la seule manière de progresser autrement que par accumulation d'ancienneté individuelle.
L'écosystème lorientais est dense : Eurolarge, le pôle Mer Bretagne Atlantique, l'UBS et les structures d'accompagnement du bassin travaillent avec les PME sur l'innovation et la valorisation des données techniques.
Pour les entreprises travaillant avec le naval de défense, la contrainte de souveraineté est absolue : aucune documentation technique ne peut transiter par une infrastructure non européenne. Ce critère élimine d'emblée la plupart des assistants IA grand public.